chroniques d'un art de vivre

astuces minimalistes, réflexions, management humaniste, développement duable, récits d’une vie passionnée.

Réflexions tranquilles d’une cigale qui n’a jamais voulu devenir fourmi.  

 

Il est des phrases qu’on entend trop souvent en vieillissant : « Tu aurais pu... », « Dommage que tu n’aies pas... », ou pire encore : « Tu es passé à côté de quelque chose. »

 

Comme si la vie était un parcours balisé, avec des checkpoints obligatoires et des médailles à collectionner : enfants, pavillon, carrière linéaire, retraite bien méritée, vue mer ou tout du moins jardin bien tondu.

Eh bien non ! 

J’ai raté tout ça. Magnifiquement.

 

Il paraît que la réussite se mesure à la taille de l’épargne, au nombre de pièces dans la maison ou au volume du coffre de la voiture familiale.

On ne parle jamais des kilomètres parcourus à pied dans les ruelles d’un pays inconnu, ni des discussions interminables avec des inconnus devenus amis.

On ne célèbre pas les silences bienveillants partagés avec un marchand de thé au Pakistan, ni le bonheur étrange de dormir dans un logement modeste mais rempli de souvenirs plus grandioses que n’importe quel salon en marbre poli.

Et pourtant, c’est là que ma vie s’est faite.

 

La comédie sociale, j’ai décliné le rôle.

Je n’ai jamais voulu être acteur dans la grande pièce du confort standardisé.

Dès mes premiers pas dans l’hôtellerie, j’ai préféré le désordre des émotions aux protocoles bien rodés.

Même au sommet de ma carrière, à l’autre bout du monde, j’ai toujours cherché les failles : là où l’humain s’infiltre entre deux règles, là où le sourire compte plus que la procédure.

J’ai vécu dans des lieux où l’eau ne coulait pas toujours, où l’électricité était capricieuse, où les traditions contredisaient mes certitudes, où les tirs de Kalashnikovs rythmaient les heures qui passent.

Et j’en suis revenu chaque fois avec moins d’arrogance et plus de gratitude.

Une étrange forme de richesse.

 

Je n’ai pas capitalisé. Je n’ai pas investi. Je n’ai pas cotisé au bon moment, ni pris les bons conseils des banquiers à cravate rayée.

J’ai préféré dépenser mon temps. Et croyez-moi, c’est une dépense bien plus précieuse que toutes les mensualités des plans retraite.

Parce que le temps dépensé en vie réelle, en vraie rencontre, en vrai voyage intérieur ou extérieur — ça ne se dévalue jamais.

 

L’élégance de vivre avec peu... mais bien.

Aujourd’hui, ma retraite n’a rien d’enviable sur le papier.

Je vis dans un logement modeste. Je compte chaque dépense, je guette les promos, je fais le marché comme un stratège.

Mais je vis avec légèreté.

Celle des cigales qui ont compris que le poids n’est pas dans le porte-monnaie, mais dans les regrets.

Et moi, je n’en ai pas.

Pas un seul.

J’ai choisi la passion, l’exploration, l’inattendu, la simplicité parfois inconfortable mais toujours stimulante. Et j’ai la chance de pouvoir dire que je n’ai rien à revendre — mais tout à raconter.

 

J’ai empilé des anecdotes, pas des biens.

Je connais les taxis d’Afrique de l’Ouest, les rues colorées de La Calle Ocho, les mystères des salons de thé de Riyadh, et les secrets des arrière-cuisines de petits hôtels à Dakkar.

J’ai parlé anglais, baragouiné l'espagnol, l'italien ou l'urdu, parfois même le français (parfois avec un accent déformé par les années d’exil linguistique).

J’ai partagé mon quotidien avec des gens qui n’ont jamais possédé grand-chose mais m’ont tout donné en générosité, en humour, en hospitalité.

Mes biens ne tiennent pas dans une valise. Mais ma mémoire déborde.

Et ça, aucun banquier ne vous le proposera en produit d’épargne.

 

Et maintenant ? Eh bien, je regarde autour.

Je suis revenu. Oui, enfin. En France.

Dans un pays que je ne reconnais pas tout à fait, qui a changé pendant que je changeais moi aussi ailleurs. Je découvre une culture nouvelle... dans mon propre pays.

Des expressions que je ne comprends plus. Une administration qu’il faut réapprendre comme une langue étrangère. Et des gens qui, malgré leurs plaintes, vivent dans un pays incroyablement doux, stable, et riche (en tout sauf en gratitude, parfois).

Je ne suis ni amer ni nostalgique.

Juste surpris.

Ce retour est une aventure comme une autre. Moins exotique peut-être, mais tout aussi complexe. Je réapprends à vivre ici. À écouter. À comprendre. À aimer différemment. Et à rire toujours.

Car une cigale, même vieille, continue à chanter.

 

Et si la réussite, c’était juste ça ?

Chanter malgré le manque, rire malgré l’incertitude, raconter malgré le silence.

Vivre en désaccord avec les conventions, mais en paix avec soi-même.

Voilà ce que je propose. Voilà ce que je vis.

Et si un jour on me dit encore « Tu aurais pu réussir mieux », je répondrai simplement :  
"Mais j’ai réussi à vivre. Et ça, ce n’est pas rien."