chroniques d'un art de vivre

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CEO un jour, cigale toujours

 

Il y a deux types de regards que l’on me lance depuis que j’ai posé mes valises — légères — dans un coin de Paris pour entamer cette retraite que je n’ai pas vraiment choisie, mais que j’habite désormais avec un certain plaisir.

Le premier regard est celui de l’étonnement bienveillant. Celui qui dit :  
« Mais enfin Denis, tu ne peux pas être à la retraite, voyons ! Tu es trop jeune, trop vif, trop… vivant. »  
Ce regard-là me fait sourire. Il me flatte un peu, je l’avoue. Il me donne l’impression d’avoir échappé à l’usure du temps, comme une vieille valise en cuir qui a bien voyagé mais dont les coins tiennent encore.

 

Ce regard-là refuse de croire que je n’ai pas un sou de côté. Il suppose que si je suis à la retraite, c’est que j’ai tout prévu, tout planifié, tout sécurisé. Il imagine des comptes bien garnis, des investissements malins, une maison quelque part avec des volets bleus et un figuier dans le jardin.

 

Et pourtant… non.

Je suis une cigale. Une vraie. Pas une cigale paresseuse, non. Une cigale qui a bossé dur, chanté fort, voyagé loin, dirigé des entreprises, développé des groupes hôteliers, formé des générations.

Une cigale qui a toujours vu ses postes comme des missions : on m’appelait, je venais, je faisais ce qu’il fallait, et je repartais.

Le syndrome Mary Poppins, sans le parapluie.

 

Et puis un jour, plus personne ne m’a rappelé. Non pas parce que j’avais échoué, mais parce que j’avais vieilli. L’âge, ce détail qui efface les CV les plus fournis.

Depuis un an, j’ai vu des offres s’évaporer dès que mon année de naissance apparaissait. Des entretiens prometteurs se transformer en silence radio. Des recruteurs enthousiastes devenir soudain très occupés.

Et me voilà, à 66 ans, officiellement à la retraite. Non pas parce que je l’ai décidé, mais parce que le monde du travail a décidé pour moi.

 

Le deuxième regard, lui, est moins aimable. Il est plus froid, plus tranchant. C’est celui de ceux qui me connaissaient « avant ».

Ceux qui me voyaient en couverture des magazines professionnels, qui me citaient en exemple, qui me sollicitaient pour un mot, un contact, un coup de pouce.

Ceux-là m’ont oublié en moins de deux mois.

Pire : ils m’ont rayé.

Comme si, n’étant plus Président de ceci ou CEO de cela, je n’étais plus rien. Comme si ma valeur était indexée sur mon titre de fonction.

 

Je ne leur en veux pas. Je les comprends : 

Je n’ai jamais vraiment été des leurs. Ma façon de vivre, de penser, de refuser les codes, les a toujours dérangés.

J’étais un corps étranger dans leur petit monde bien rangé.

Maintenant que je ne peux plus leur être utile, je suis devenu invisible. C’est la vie. Ou plutôt, c’est leur vie.

 

Et donc, il y a ceux que j’ai croisés au Moyen-Orient, là où j’ai passé une bonne partie de mes vingt dernières années professionnelles.

Là-bas, ne pas avoir d’économies est tout simplement inconcevable. Même les plus modestes des expatriés — venus d’Égypte, de Syrie, du Liban, du sous-continent indien ou des Philippines — réussissent à mettre de côté pour construire une maison - peut-être très petite, mais une maison - au pays.

Alors moi, l’ancien cadre dirigeant, sans rien ?

Incompréhensible.

 

J’ai bien tenté d’expliquer, au début. Mais j’ai vite compris que si mes mots étaient entendus, leur sens ne l’était pas.

Alors j’ai arrêté. Je ne cherche plus à convaincre.

Je préfère écouter, sourire, et apprécier leur amitié souvent timide.

Car même s’ils ne me comprennent pas, ils sont là. Honnêtes, loyaux, présents. Et ça, c’est précieux.

 

Quant à moi, je rends les regards qu’on me lance avec une certaine tendresse amusée.

Je ne cherche ni à plaire, ni à convaincre. Je suis là, simplement.

Une cigale un peu cabossée, mais toujours debout. Une cigale qui a troqué les palaces pour un petit appartement parisien, les réunions pour des cafés en terrasse, les briefings pour des billets de blog.

 

Et si certains me voient comme un loser, libre à eux.

Moi, je sais ce que j’ai vécu. Je sais ce que j’ai donné. Et je sais ce que j’ai reçu en retour.

Ce n’est pas visible sur un relevé bancaire, mais c’est gravé dans ma mémoire.

Alors je continue à marcher, à observer, à écrire.

Et parfois, à chanter.

Pas pour qu’on m’écoute. Juste parce que j’en ai envie.